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Teresa Poester


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Les lignes de Teresa Poester

Par Dominique Pillette
Journaliste de la Revue Ballroom

Plasticienne, performeuse, vidéaste et pédagogue, l’artiste brésilienne Teresa Poester interroge intensément le rapport corps/support/matériau.

L’affirmation revient souvent dans la bouche de Teresa Poester : « Le corps est le principal instrument du dessinateur ». Non pas la main seule, ni le crayon, non. Pour cette plasticienne, l’art nécessite l’engagement du corps entier. A l’instar d’un Jackson Pollock, elle se lance pleinement dans la bataille, comparant son geste pictural à celui d’un escrimeur. « C’est très physique. Il y a lutte, un rapport de force entre le corps comme instrument et le dessin comme action corporelle.

Avant d’en arriver à cette évidence, son travail a fluctué en même temps que sa relation au monde. Puisant ses sources dans les voyages, lieux, lumières, paysages, échanges, Teresa Poester est à la tête d’une riche production graphique qui témoigne de cette diversité. Ses recherches actuelles, liées au mouvement, nous ont donné envie d’en savoir davantage.

L’artiste est une femme vive, chaleureuse qui, née au Brésil de parents musiciens amateurs, s’intéresse très tôt aux arts, notamment à la danse – qu’elle pratique un moment, à l’écriture et au dessin. Dès dix ans, elle fréquente une école d’art de Porto Alegre et, très vite, le sentiment d’avoir trouvé sa voie devient certitude. Un chemin s’ouvre obstinément. Avec la persévérance, la curiosité est l’un des traits de caractère de Teresa Poester, curiosité qui l’amènera à explorer toute sorte de techniques, dessin à la mine de plomb, crayons de couleur, stylo Bic, peinture, gravure, etc. Étudiante à l'Institut d'Arts de Porto Alegre, elle obtient un diplôme et montre ses premiers travaux à la fin des années 70, des dessins intentionnellement narratifs et allégoriques, à l’instar d’une grande partie de la production brésilienne sous contrôle de la dictature.

Elle commence à enseigner les arts plastiques en milieu scolaire à des enfants dont, dit-elle, « j’enviais la liberté, ils faisaient des choses magnifiques ». Outre l’enseignement, Teresa multiplie les jobs, écriture de scénarios, décors et conception d’affiches pour le théâtre et le cinéma, illustratrice… Les artistes au Brésil ne sont pas soutenus et l’atmosphère politique est pesante. La jeune femme rêve de changement, rêve de l’Europe et, en 1986 réussit à décrocher une bourse du gouvernement espagnol. Elle étudiera notamment au Cercle des beaux-arts de Madrid pendant trois ans, période qui représente « une rupture thématique, technique et formelle dans mon parcours. En suivant l’atelier du grand artiste contemporain Carlos Leon, elle peint sur des toiles au sol, parfois avec des balais brosses, et découvre une nouvelle amplitude de mouvement, un travail corporel intense. Cette expérience marquante l’amènera à abandonner la notion de contour et à évoluer vers l’abstraction.

Son admiration alors va aux artistes de l’école de New York des années 50, des expressionnistes abstraits, Pollock, Rothko, ou ceux qui, comme Rauschenberg, mêlent peinture, performance et danse. Dans les années 1990, de retour au Brésil où elle enseigne le dessin à l’université, elle expose beaucoup et commence à acquérir la reconnaissance du milieu artistique.

En 1998, elle arrive à Paris pour passer un doctorat à la Sorbonne « Un rêve… Enfant, j’avais étudié le français à l’école, la langue et la culture classiques, Racine, Chateaubriand, Molière…
Pendant les quatre ans que dure la préparation de sa thèse, Teresa découvre un petit village proche de Gisors, Eragny-sur-Epte, qu’elle adopte. Là, ayant obtenu l’autorisation d’utiliser l’ancien atelier de Pissarro, elle poursuit son travail sur la ligne comme texture. « En fait, ce qui m’intéresse, ce n’est pas la ligne, mais ce qu’il y a derrière. Une simple ligne peut dire tellement de choses. On voit si elle est vraie ou si elle ment.

Ici comme au Brésil, le paysage est une source d’inspiration essentielle pour Teresa, il devient le motif de nombreux dessins et photos. Mais un motif circonscrit dans des « fenêtres », puis dans une obsédante répétition de « grilles » qui figurent autant de limites ou de frontières en rapport avec son propre paysage intérieur. Espace saturé de noir et de bleu.

Après plusieurs expositions en Europe et au Brésil, peu à peu une nouvelle phase, plus libre, la mènera à la période actuelle. Changement d’échelle, de support, de posture. Travail debout, grands formats, accroissement des forces, utilisation de la vidéo. Avec plusieurs de ses étudiants, Teresa fonde le groupe Atelier D43, un lieu de recherche où, lors de performances filmées, sont volontairement créées des situations contraignantes, des résistances externes – par exemple, en entravant avec des élastiques la main ou le bras qui tient le crayon – « une stratégie pour trouver un autre type de geste qui me surprendra, explique Teresa Poester, pour éviter les automatismes du corps ». L’automatisme est le plus grand ennemi de l’artiste, selon elle et résoudre un problème de ce genre peut la tenir éveillée toute une nuit. « Le principal sujet de mon travail est devenu l’acte même de dessiner et non le résultat », dit encore l’artiste, qui admire Cy Twombly, Henri Michaux ou Brice Marden. Et rapproche volontiers son travail de la danse, qu’elle aime toujours beaucoup. « Une ligne, c’est un corps qui danse, le corps est l’instrument de la ligne, ça dit la vérité ou ça ment. » Il faut toujours quelqu’un pour garder un œil exigeant.

Publié - Ballroom n 10
Revue de danse contemporainne / Revista de dança contemporânea pp 36, 37, 38 39 - Paris/ 2016

https://atelierd43.files.wordpress.com/2012/12/revue-revista-ballroom-t-poester-atelier-d43.pdf